Je suis une légende : le vertige de la solitude de Vincent Price à Will Smith

Publié le par Kadjagoogoo

omegaman-copie-1.jpgLa lecture d'un passionnant et méticuleux article sur le blog de Shin m'incite à apporter mon caillou à l'édifice que mérite l'oeuvre séminale de Richard Matheson, Je suis une légende, qui vient d'être porté à l'écran pour la troisième fois depuis sa parution en 1954.

J'escompte, très modestement et dans un style nettement moins exhaustif et méthodique, simplement faireomega_manposter.jpg quelques remarques générales sur ce qui rend cette histoire, du roman à ses diverses et successives adaptions, si captivante et fondamentale.
Et bien évidemment, je lirai le roman à l'occasion (car je ne l'ai pas encore lu, non ! =P ), me contentant ici de m'appuyer sur le précieux rapport  de Shin que vous pourrez découvrir (c'est un conseil !) ici (merci à lui pour la permission) >>>>>>>>> Je suis une légende, par Shin

C'est donc Will Smith qui incarne ce coup-ci Robert Neville, ce survivant unique à l'extinction foudroyante de la race humaine dans un futur proche, sous l'effet d'une mystérieuse pandémie. En sa qualité de savant militaire (alors qu'il n'était que "simple" ouvrier dans le récit original), Neville n'aura de cesse de chercher à mettre au point un antidote à ce virus surpuissant et omniprésent ; un antidote plutôt qu'un vaccin, donc, car la prévention n'a plus aucun sens dans ce New-York (Los Angeles dans le roman et les précédentes adaptations) vidé de toute humanité et bouffé par la végétation depuis quatre longues années d'abandon humain.

legend2007.jpgUn nouvel Eden ? Cela semble plutôt compromis puisque que ce nouvel Adam ne partage même pas sa solitude originelle avec une nouvelle Eve... Par contre, sa soitude n'est pas pour autant absolue puisqu'il doit composer avec de redoutables compagnons : de sanguinaires vestiges de ses compatriotes, devenus ces "infectés" obnubilés par leur quête nocturne de nourriture. Ceux-là même que Neville doit pourchasser le jour, jusque dans leurs cachettes obscures, afin d'en faire les cobayes récalcitrants de ses expérimentations opiniâtres.


Dans les films de 1964 (avec Vincent Price) et 1971 (avec l'ami des flingues, j'ai nommé Charlton Heston), il était simplement question pour Neville de répertorier, dans une tentative bien dérisoire, les terriers de vampires qui peuplent désormais la planète (enfin Los Angeles/New-York, mais du point de vue américain, on ne s'intéresse jamais à ce qui sort de cet axe essentiel...) ; pour ce faire, on traque et on extermine, avec toutefois une différence dans le choix des armes selon le film et, sans doute, le profil de l'acteur. C'est ainsi que Price, figure notoire des films macabres fameux de Roger Corman, notamment, s'acharne logiquement à coups de pieux qu'ils fabrique en quantité industrielle ; tandis que Charlton Heston a certainement dû fairesurvivant.jpg valoir une clause contractuelle pour dessouder ces goules indésirables avec toutes sortes de jouets semi-automatiques qu'il affectionne tant...

Bref, on essaie, dans chacune des versions, de quadriller rigoureusement une surface gigantesque, d'où cet autre sensation de vertige qui s'ajoute à celle d'être le dernier représentant d'une espèce qui prétendait tacitement à une pérénnité infinie.
Surtout, le vertige de comprendre que la réalité s'est à ce point inverser, négativisée, que l'on est arrivé à cette conjoncture monstrueuse où un homme est effectivement devenu le dernier specimen d'une civilisation révolue, disparue, éteinte (cf. la pertinente démonstration de Shin sur la triste ironie du sort qui a finalement vu la transformation de l'exception en règle et inversement, via l'inattendue permutation des rôles dans ce jeu du chat et de la souris que sont les vieilles croyances populaires autour du vampirisme ; et poussant au bout d'elle-même la logique infernale de la menace épidémique).

Cette notion de vertige peut aussi se percevoir dans la liberté trop immense et trop soudaine qui s'offre à Neville par la force des choses ; une liberté qui en devient du coup aberrante, absurde, grotesque même.
C'est d'ailleurs peut-être là que se trouvent les meilleures propositions du film récent de Francis Lawrence (réalisateur précedemment du divertissant et roublard Constantine dans lequel Keanu Reeves peut capitaliser sans trop se fouler sur ses acquis matrixiens).
En effet, si l'on peut certes se gausser de voir Robert 'Will Smith' Neville rapporter consciencieusement les DVD qu'il emprunte dans un magasin uniquement fréquenté par les mannequins qu'il y a placés pour un simulacre de vie sociale et d'animation (on est toutefois loin de l'agitation frénétique qui a dû jadis caractériser ce quartier de Big Apple !), on doit malgré tout saluer l'intérêt de telles séquences durant lesquelles le casting prend tout son sens ; car Smith/Neville nous offre alors quelques savoureux témoignages de la fascinante auto-discipline à laquelle il s'astreint comme on se raccroche à une branche vaillante dans la tempête. Ou plus exactement à la corniche au-dessus du vide. Car cette idée de vide est si pregnante dans les deux premiers tiers de cette adaptation - pas si redondante qu'elle n'y parait - qu'elle induit en permanence cette atmosphère vertigineuse, désolée, voire carrément dépressive.

legend-spleen.jpgLa ritualisation des actions de Neville (son emploi du temps réglé comme du papier à musique sur la clarté du jour, ses séances d'entrainement physiques, ses travaux scientifiques dans son laboratoire en sous-sol, son poste de sentinelle radio qu'il occupe quotidiennement quoi qu'il arrive, etc) n'est finalement qu'un plan de survie dans cette existence qui n'en est plus une ("ma vie n'est pas une existence...", comme l'énonce avec nuance le dandy voyou d'Hôtel Du Nord, incarné par Louis Jouvet), vidée de son sens lorsqu'elle fut privée des autres, cet "enfer" que décrivait pourtant Sartre ; une vie débilitante dont la liberté n'est pas grisante mais accablante, dans un univers malsain, sans amour, où un chien représente (dangereusement) trop (on peut faire à ce sujet un parallèle avec Seul au monde, ce film de Robert Zemeckis dans lequel Tom Hanks interprête brillamment un Robinson Crusoé moderne, lequel vivra un supplice légitime en perdant celui qui fut son unique compagnon des années duant, Wilson... un "bête" ballon de volley humanisé - le film comporte d'ailleurs bien d'autres aspects communs avec les rituels de survie de Neville).

A noter que dans chacune des variations, on retrouve ce personnage féminin ; mais, à part dans la premièreomega_couple.jpg adaptation où elle a effectivement toujours ce rôle d'espionne (infectée mais ne développant pas les symptômes viraux), le femme apparait ensuite bienveillante (mais négligeante...) en 1971 ; et, toujours aussi providentielle, bigote et maman d'un pré-ado fan de Shrek (!...) dans cette ultime (?) séquelle.
Quant au chien, il semble également tenir un rôle analogue au roman en 1964, puis disparait en 1971 (si ma mémoire est bonne) pour revenir en 2007 et tenir un rôle capital aux côtés de son maître esseulé, dans une relation (dramatiquement) exclusive qui mènera à la plus déchirante scène du film...

Car le film ne manque pas complétement d'émotion ; et si Neville/Smith parait effectivement moins friable que Vincent Price ou que le personnage original (qui tutoient l'alcoolisme - Charlton Heston boit aussi pas mal de whisky dans sa version, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'en cela il s'inscrit davantage dans son rôle monolithique de cowboy moderne, viril et plastronneur), il affiche néanmoins de profondes félûres, notamment dans cette scène poignante où, livré à lui-même et en plein désarroi, il exige pathétiquement une parole d'un mannequin, aveuglé par le chagrin et la lassitude . Sa mise en scène, jusqu'alors cocasse et ludique, se retourne ainsi cruellement contre lui, enfermé dans un monde désespérément silencieux.

le_survivant_1.jpgDans cette dernière adaptation (le mot convient bien, rapport aux diverses modifications effectuées sur le matériau original) filmique de roman, on peut déplorer certains travers aussi prévisibles que pénibles. Car cette fois, contrairement aux précédentes versions et au livre apparemment, Dieu a son mot à dire (et SPOIL fera fort heureusement mentir ce mécréant de Neville, ouf ! FIN DU SPOIL) ce qui n'est évidemment guère surprenant au regard de la mentalité devote qui règne actuellement outre-atlantique et sur Hollywood en particulier...
Sans parler de ce message "subliminal" que l'industrie du disque et du cinéma nous fait "subtilement" passer via le comportement scrupuleux et civique de Smith/Neville.

Et quid de ces fameux "infectés" ? Ils étaient initialement hybrides entre vampires et zombies, pugnaces,lastmanearth.jpg certes, mais lents et patauds (le roman et la première version film de 1964, The Last Man on Earth, qui inspira à George Romera sa cultissime et traumatisante Nuit des Morts-vivants) ; puis, toujours aussi suceurs de sang, ils furent plus cérébraux et s'organisèrent en société structurée, hiérarchisée, administrée (le roman - manifestement - et dans The Omega Man - Le Survivant dans sa version française) ; enfin, dans la version de 2007, ils deviennent un compromis entre les chiens enragés - qu'ils tiennent en laisse ! - et des fous furieux dénués de langage intelligible, uniquement consacrés à leur quête alimentaire... Mouais, bof. Cela dit, on pourrait à cette occasion gagner en intensité et en adrénaline (toujours plus spectaculaire !) ce que l'on perd alors comme réflexion métaphysique sur la xénophobie (le sujet principal de l'oeuvre matricielle de Matheson, finalement) ; seulement, les monstres à l'écran sont si synthétiques et leur animation si cheap et, déjà, désuette (oui !) que l'on décroche dès qu'il sont par trop visibles (les passages dans la quasi-obscurité sont, quant à eux, plus convaincants, comme toujours d'ailleurs lorsqu'il s'agit d'éprouver notre capacité à imaginer nous-même le pire, CQFD).

Des méchants craignos (leur corps semble presque élastique, c'est assez curieux et déconcertant O_ô) qui, en outre, ne pensent pas plus loin que leur estomac : voilà bien de quoi nous faire regretter le climat oppressant d'une entame prometteuse...
Dommage. =/
last-man.jpg

The last man on Earth de Sidney Salkcow & Ubaldo Ragona, 1964, avec Vincent Price.
Le Survivant (The Omega Man) de Boris Sagal, 1971, avec Charlton Heston.
Je suis une légende (I Am Legend) de Francis Lawrence, 2007, avec Will Smith.nti_bug_fck

Publié dans Cinéma

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Luciole 16/03/2011 09:56



Bonjour,


Avez-vous lu le livre depuis ? J'avais été voir Will Smith au cinéma et avait lu le roman dans la foulée. Je dois avouer que je ne garde pas de grands souvenirs des deux... 


Par contre, je me rapelle avoir bien préféré largement le livre, surtout pour le développement final, ainsi que l'ambiance bien plus pesante et oppressante.


Mais le film n'avait pas la même visée, même s'il profitait de la trame et des interrogations approfondies du personnage (un peu trop "sain" dans le film comme ça a déjà été dit), ça reste un
film à grand spectacle, qui atteint son objectif de ce point de vue, à mon goût.


Le genre de film qui, s'il parvient à nous intéresser un peu à ce dont il ne prend pas le temps de parler, nous oriente vers... Le livre source.



Par contre, je n'ai vu aucune des autres versions cinématographiques.



Florence 21/02/2008 14:13

Bonjour,

Article très interessant sur la comparaison des 3 films adaptés à l'écran! Je savais qu'il y en avait eu un avant le "I am legend" avec Will Smith, mais pas deux!
Merci pour ce petit moment culturel ^^

A bientôt.

Kadjagoogoo 01/03/2008 00:28

Bonsoir Florence, et bienvenue su rmon humble blog.Je suis heureux d'avoir pu participer à satisfaire, par cette petite étude cinématographique, votre curiosité sur ce (passionnant) sujet.AU plaisir de vous lire ici ou ailleurs (sur votre blog, par exemple). =)Amicalement,Kadja

ALAIN JULIEN 25/01/2008 11:41

Bonjour et bon vendredi

Kadjagoogoo 27/01/2008 13:35

Bonjour Alain Julien, et merci d'avoir signalé votre visite (et votre lecture ?). =)

Shin 21/01/2008 10:37

Bonjour Kadja,

Plutôt intéressant cet article !

Cependant, puis-je me permettre d'y apporter quelques modestes commentaires ? Oui ? D'accord, j'y vais ! Comment ? Je n'avais pas l'autorisation d'y aller ? ^^

Alors, tout d'abord, je précise que le roman n'est pas paru en 1955, mais en 1954. De plus, "The Last man on Earth" n'est pas sorti en 1965, mais en 1964. Enfin, "The Omega Man" est sorti en 1971 (mais produit en 1970, alors bon).

Sinon, pour le côté alcoolique de Robert Neville, c'est une caractérisque fondamentale de l'anti-héros névrosé décrit par Matheson dans son roman. Seul le dernier film semble "omettre" se petit détail...

Pour le côté "lent et patauds", je ne suis plus très sûr (ma lecture du roman est ancienne à présent), mais je ne suis pas certain qu'à la base c'était le cas. Surtout que, dans le roman, cohabitent deux sortes de vampires (les décérébrés et les civilisés). En revanche, je te rejoins sur l'apparence discutable de ceux-ci dans la version de Francis Lawrence (notamment concernant leur machoire étonnamment extensible).

Ah oui, je demandais aussi ce que tu sous-entendais par "message subliminal" subtilement glissé par l'industrie du disque et du cinéma ? J'ai bien une idée, mais j'aimerais voir si ça concorde.

Voilà, voilà... Je m'éclipse à pas de loup...

Amicalement, Shin

Kadjagoogoo 21/01/2008 17:30

Bonsoir Shin,Je suis heureux que tu trouves quelque chose à (re)dire suite à ta lecture de mon article, car il faut bien avouer que nous commençons à pal mal épuiser le sujet à nous deux ! ;-)Ton commentaire est donc évidemment le bienvenu, et je vais donc tâcher d'y apporter quelques réponses :- Pour les dates, je vois que je les ai apparemment toutes décalées d'une année, et je vais donc rectifier cette erreur systématique ; merci pour ce réajustement (étant moi-même perfectionniste, j'y tiens !)- Concernant l'alcoolisme, il est effectivement observable chez toutes les incarnations du personnage de Robert Neville, sauf dans la dernière, politiquement correct (et, surtout, hypocrisie...) oblige, j'imagine. Je suis sans doute tellement défavorable à ce que représente Charlton Heston que j'ai probablement fait l'amalgame avec lla figure récurrente des films et feuilletons américains qui se sert systématiquement son verre de scotch en rentrant du bureau, sans que cela soit forcément considéré comme de l'alcoolisme pur et dure (quoique...). Mais effectivement, plus j'y repense et plus je me souviens qu'il boit lui aussi plus que de raison, s'endormant raide mort et se réveillant en ayant mal aux cheveux...- Quant au "message subliminal", il y a beaucoup d'ironie mordante de ma part dans cette expression (comme, d'ailleurs, dans d'autres passages de cet article - Heston, Dieu...) que j'ai d'ailleurs mise entre guillements ; si ton idée était que j'ai voulu par là dénoncer l'intrusion dans ce film (et plus précisément dans la scène du videoclub, donc) de la flagrante leçon de civisme de l'industrie américaine, son souci de faire la morale aux jeunes, tu as vu juste. Maintenant, je ne déplore pas totalement cette insert moralisateur ; en effet, ça doit être assez jouissif d'avoir toute la liberté de voler, piller, et de s'interdire malgré tout cette facilité (à quoi bon,de totue façon ?) ; par esprit de contradiction, peut-être... Bref, y a du bon et du moins bon dans ce plan-là.En te remerciant pour avoir lu et t'être judicieusement manifesté,Amicalement,Kadja