L'art du quatuor par Jacques Rivette (La Bande Des Quatre)

Publié le par Kadjagoogoo

 Pour réactiver - enfin ! - ce blog moribond, une petite chronique ciné, parmi tant d'autres qu'il me faudrait avoir - dans un monde meilleur -  l'énergie de publier.

La Bande des Quatre, un film de Jacques Rivette sorti en 1988.

Scénario : Pascal Bonitzer, Christine Laurent, Jacques Rivette 160 minutes. Interprètes : Bulle Ogier (Constance Dumas), Benoît Régent (Thomas), Laurence Côte (Claude), Fejria Deliba (Anna), Bernadette Giraud (Joyce), Ines d'Almeida [Ines de Medeiros] (Lucia), Nathalie Richard (Cécile)...

J'ai vu ce film cette nuit, et je l'ai aimé, entre perplexité amusée et adhésion enthousiaste, selon les moments.

J'ai notamment apprécié sa forme originale et troublante, subtile et complexe intrication entre intrigue policière (que l'on suit avec intérêt, bien qu'elle ne fasse pas la force du film) et cette étude avisée du théâtre, quasi-métaphysique, qui donne la part belle au magnétisme froid de Bulle Ogier.

J'ai aimé, encore, le charme ambigu et impulsif de la débutante (comme ses acolytes aspirantes comédiennes) Laurence Côte, farouche garçonne en pleine confusion sexuelle et détresse affective. Son agressivité et son insolence latentes ne la rendent pas moins attachante, bien au contraire.

Et que dire du jeu des acteurs, captivant, entre fraicheur maladroite - très 1980's - et retenue pudique. Un délice !

Des actrices débutantes remarquablement convaincantes, qui ne déméritent pas dans le système d'un cinéaste issu de l'iconoclaste Nouvelle Vague et connu  pour son approche particulièrement expérimentale du tournage (dialogues soumis aux acteurs au tout dernier moment ; intégration à la scène d'éléments contingents imprévus, approximations et autres impondérables, etc.).

J'ai aimé, enfin, les précieuses saillies insolites (le personnage insaisissable campé avec humour par l'excellent et regretté Benoît Régent) qui jalonnent ce film, ainsi que son final sobrement efficient.

La Bande des Quatre promet au cinéphile curieux (ainsi qu'aux autres) - une - longue (2h40, toujours passionnantes) - immersion au coeur d'univers matriarcaux (le cours de théâtre déserté par les hommes ; la maison des principales protagonistes, où la présence masculine est si rare qu'elle en devient incongrue, perturbante) sensibles, lieux de rapports humains paradoxaux et de stimulantes tensions.



U
n "thriller balzacien", pour citer le commentaire pertinent d'un amateur lu sur Allociné.

Du cinéma d'auteur ludique et abordable (!), tout en chausse-trappes et faux-semblants ; une comédie sentimentale hors normes, qui distille adroitement le mystère languide d'une enquête patraque, s'accompagnant - surtout ! - d'une réflexion éclairée sur l'art théâtral et le travail de répétition, cette décantation préalable.





La Bande des Quatre, c'est une répétition, ce n'est pas encore du théâtre. Le théâtre viendra plus tard dans la fiction, quand on n'y sera plus, une fois le film terminé. Le travail est toujours plus intéressant à montrer que le résultat. Un chaudronnier dans un film de Rouquier, je peux le regarder trois heures. Un chaudron, même si c'est le plus beau du monde, j'en ai fait le tour en trois minutes.

Jacques Rivette, in Libération du 10 février 1989.






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