Jimmy Corrigan, le Bartleby de Chris Ware ?

Publié le par Kadjagoogoo

Alors que je l'ai lu il y a déjà quelques mois (l'hiver dernier - il est d'ailleurs probablement plus intéressant d'observer - et d'écouter - ce genre d'envie à retardement, ou plus exactement d'envie prolongée, qui témoignent bien de ce que certaines lectures - ou autres expériences culturelles - vous accompagnent durablement, plus que le tout-venant de l'actualité qui déploie des trésors d'artifices faciles pour vous enthousiasmer illico, et leur empreinte de s'évanouir à peine la chronique achevée, le lendemain), voilà que je me sens le goût d'y aller de mon éloge de ce chef d'oeuvre de Chris Ware :
 

Jimmy Corrigan, the smartest kid on earth, de Chris Ware (dans la collection Contrebande, chez Delcourt, 2003)

 
UN MUST ! Assurément l'une des meilleures raisons d'aimer et de communiquer autour de la BD actuelle ; un des plus éclatants arguments pour clouer (définitivement ?) le bec à ses (trop nombreux hélas) détracteurs.

Le livre-objet de l'auteur américain - Prix du meilleur album au festival d'Angoulême 2003 -, promet une singulière expérience au lecteur curieux et avide de récit aventureux.

Oh, pas que cette histoire raconte une aventure pleine de rebondissement ; au contraire, la vie du héros de Ware, le placide Jimmy, est tout ce qu'il a de plus débilitant et plat, et c'est bien malgré lui qu'il va se retrouver une petite entorse à sa rassurante routine pour permettre cette quête identitaire que sera cette parenthèse "enchantée" (le terme sied mal au caractère de Corrigan, solitaire neurasthénique, et pourtant...)




Non, cette bande-dessinée est en soi une aventure en ce qu'elle propose un récit vertigineux, à travers plusieurs générations d'une famille dont l'anti-héros de cette histoire est en fait l'ultime avatar, moins dégénéré que les modèles paternels successifs qui ont abouti à saper chez lui (et ses aïeuls) tout embryon de charisme et d'autorité, voire toute personnalité (il est l'effacement même, la docilité et la passivité incarnées).

Cette soumission creuse à une existence accablante de tranquillité (quoiqu'on en pense, il est bon de rappeler qu'elle peut être l'ennemie, cette absence totale de tension et d'inconfort sur lequel ne peut prospérer aucune envie, aucune transcendance), cette absence de révolte face au quotidien paisible (ou déprimant, c'est selon), Jimmy l'a doit assurément à une mère envahissante qui, c'est cliché, a vu son autorité castratrice s'épanouir dans le vide laissé par le père démissionnaire que n'a jamais connu "le plus intelligent gosse de la planète" - comme l'annonce ironiquement le sous-titre du livre -, et qui ressurgira tardivement pour faire démarrer le récit.




Jimmy Corrigan
, c'est avant tout un formidable appareil graphique - de véritables labyrinthes picturaux, tous plus nébuleux les uns que les autres, mais toujours rigoureusement cohérents (Chris Ware pourrait presque être soupçonné d'autisme Asperger devant autant de minutie quasi-mathématique ! ) -, au service d'un (triple) récit enchevêtré qui dénonce avec sensibilité et nuance le saccage irréversible d'une éducation paternelle déficiante (qu'elle pêche par violence, indifférence ou absence) dans la psyché d'un enfant ainsi promis à devenir un adulte affectivement handicapé, émotif et déséquilibré, incapable de créer le moindre lien social.

On remonte le cours de ce récit tentaculaire (et pourtant proche du huit-clos familial) avec d'autant plus d'intérêt et d'aisance qu'on se glisse progressivement dans la peau de Jimmy ; un personnage avantageusement vacant, qui laisse ainsi tout loisir au lecteur de vivre les situations avec sa propre subjectivité, sans parasitage possible, donc, avec les non-réactions de ce monstre de stoïcisme qu'aurait probablement adopté Herman Melville, le créateur du flegmatique scribe Bartleby.

Régulièrement qualifié de "larve" ou encore d' "ectoplasme humain" par ses lecteurs - même les plus fervents (!) -, Jimmy Corrigan et son (absence de) caractère a priori rebutant(e) est finalement ce qui rend cette histoire paradoxalement plus accessible et passionnante ; à la manière des aventures de Tintin - que Hergé s'appliqua, toujours, à rendre le plus neutre possible (asexué, éternellement jeune et sans états d'âme, sans projets ni attaches, etc.) -, si captivantes et universelles du fait qu'on peut les suivre confortablement dans ce vecteur/véhicule qu'est le jeune reporteur belge.


(la bouille stupido-implorante de Jimmy, version statue, objet pop pervers ?)


Une enveloppe corporelle apparemment vide, donc, mais qui n'exclut pourtant pas une certaine adhésion de la part du lecteur capable d'empathie, le regard de Jimmy semblant toujours être sur le seuil de l'imploration - sans que l'on sache jamais à quoi vraiment s'en tenir avec ce grand nigaud pataud de 36 ans, oscillant qu'on est entre envie de secouer cette victime-née et instinct de protection pour l'être pur et sublime, le grand naîf éternel enfant, asexué et vulnérable - en bref, inadapté.


En vous souhaitant donc une belle découverte, une belle expérience, qui débute dès la truculente jaquette qui entoure l'ouvrage et se déplie pour laisser apparaître un texte avant le texte, véritable plongée et mise en condition pour pénétrer dans l'univers tragicomique conçu par Ware durant les cinq années (1993-1998) qu'il mit à accoucher de son premier récit d'envergure.

Quand, je m'apprête justement à pénétrer un autre sommet baroque de Ware : Acme, dernier ouvrage hors-format (encore !) qui promet d'être une expérience encore plus "traumatisante" - comprendre que la mise en page y est cette fois-ci encore plus spectaculaire, et la narration pour le moins expérimentale... pour mon plus grand plaisir !

Publié dans Livres

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jeangs 12/09/2009 09:00

Une BD effectivement étonnante et fascinante... que je n'ai toujours pas fini de lire ! c'est que l'anti-héros ménerve tellement grrrr !

Kadjagoogoo 12/09/2009 10:33


Bonjour Jeangs,

Je vous comprends aisément, le "héros" de Chris Ware étant régulièrement qualifié de "larve" ou encore d' "éctoplasme humain" par les lecteurs, même les plus fervents, de "Jimmy Corrigan". Mais,
comme je l'expliquais, je crois que ce trait de caractère a priori rebutant est finalement ce qui rend cette histoire paradoxalement plus accessible ; à la manière des aventures de Tintin -
que Hergé s'appliqua toujours, à rendre le plus neutre possible (asexué, éternellement jeune et sans états d'âme, etc.) -, si captivantes et universelles du fait qu'on peut les suivre
confortablement dans la peau de ce garçon-véhicule qu'est le jeune reporteur belge.

Je vous souhaite de terminer un (beau) jour votre lecture !

Au plaisir de vous lire, ici ou là...

Kadja =]