Suivre Linda Lê "au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau"

Publié le par Kadjagoogoo


© Olivier Roller


Linda Lê, dont les écrits tourmentés, à fleur de peau, soulagent en terrain miné (militaire).

Il y a neuf ans que son Voix : une crise m'a en effet permis de mieux supporter mon (court mais) douloureux séjour au service militaire (je faisais partie de la toute dernière promotion, c'est ballot... =/ ), en me hissant spirituellement au-dessus de cette mécanique de l'avilissement qui se démenait autour de l'infirmerie où j'étais réfugié. Mon amoureuse d'alors m'avait glissé ce roman dans mon paquetage, m'en recommandant chaudement la lecture.

Et je fus effectivement séduit, ce livre à l'écriture soignée, à la froide et efficace sobriété (je parle depuis mon souvenir, car je ne l'ai pas relu depuis), m'ayant ouvert à un univers littéraire ignoré, fait de rigueur intellectuelle, d'érudition sans fatuité et de sensibilité contenue.


Neuf ans plus tard, je retrouve donc la langue racée de la Franco-Viêtnamienne à l'occasion de son brillant essai Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau (<== click, please ) Une fois fois n'est pas coutume, je m'aperçois en cours de rédaction d'un billet qu'un article très satisfaisant existe déjà - publié sur OverBlog, qui plus est ! - sur le sujet que je m'étais mis en tête de traiter ; un autre - au moins ! - est d'ailleurs tout aussi indiqué pour se convaincre de la qualité de l'ouvrage précité, que je vous invite donc à consulter >>ici<< . Ce dernier article a en outre le bon goût d'afficher une photographie du grand Saul Leiter, immense artiste sur lequel je reviendrai très probablement dans ces pages.

Ayant pris force notes de citations d'écrivains - qui sont pléthore dans cet essai (les citations et les écrivains !), choisies avec soin et adéquation par l'auteure -, je peux néanmoins essayer d'apporter ma petite pierre à l'édifice. Morceaux choisis :

« Une situation défavorable me fait marcher la tête haute, tandis qu'une situation favorable m'intimide.»

 « Il ne faut pas se choyer ni chérir le confort, car alors on tue tous les démons en soi, et il n'y a plus qu'à s'accomoder de la stérilité. »

(Rober Walser, écrivain [et] stoïcien)

« Quiconque tient la parole ou la plume doit emprunter des chemins tortueux pour accèder à la vérité. » (Louis-René Des Forêts, Face à l'immémorable)

« L'insinuation, ce souffle autour de rien. » (Rainer Maria Rilke)

« Ecrire, c'est renoncer au monde , en implorant le monde de ne pas renoncer à nous. »
« On n'écrit toujours qu'à deux doigts de ce taire. »
« Le comble du pessimisme : croire en Dieu. »
(Georges Perros)

« Toute idée réalisée ne peut être que râtée ou funeste. »
« La souffrance est peut-être, j'allais dire objectivement, le moins vulgaire des passe-temps. »
(Thomas Landolfi)

« L'instinct de procréation doit se perdre à toute force pour que l'amour soit absolu. C'est uen farouche insurrection de l'amant contre la vie qu'on lui a faite. » (Stanislas Rodanski)

« L'amitié, cette émouvante idylle de paix, de désintéressement et de spontanéité ; se laisse-t-elle ronger par les chancres de l'amour, elle n'est plus que la grimace de la générosité. »
« L'écriture n'est pas compatible avec la santé : l'homme "sain" travaille pour apprivoiser la vie, quand l'écrivain cherche, au contraire, à atteindre ces galeries souterraines où le guettent tous les dangers : éboulements, cataractes, coups de grisou. »
(Sándor Márai)

«Etre amoureux revient à se créer une religion dont le dieu est faillible. » (Jorge Luis Borges)

« C'est que les signes de l'amour sont autant de douleurs, parce qu'ils impliquent toujours un mensonge de l'aimé, comme une ambiguïté fondamentale, dont notre jalousie profite, et se nourrit. »
« L'essence, en amour, s'incarne d'abord dans les lois du mensonge, mais en second lieu, dans les secrets de l'homosexualité. »
(Gilles Deleuze, philosophe)

« Toute éducation tend à niveler, à confisquer la personnalité, à émasculer la grandeur - le lycée, cette usine à crétins.
»
« Le génie est une paresse apparente allant de pair avec une avidité pathologique de tous les instants.»
(Ladislav Klima)

« La vocation des [écrivains] imprudents - qu'ils nous irritent ou nous bouleversent - est de réussir un impitoyable, mais salvateur travail de sape, pour nous forcer à émigrer de nous-mêmes. »
« Ecrire pour vaincre l'angoisse qui bafoue l'être dans sa dignité. »
(Louis Calaferte)

« Il faut lire non avec son coeur ni avec son cerveau seul, mais avec sa moelle épinière : le frisson dans la moelle épinière nous communique ce que l'auteur a éprouvé ou a voulu que nous éprouvions.  » (Vladimir Nabokov)

« La poésie, manne de mutations sonores et de recherche de la "voie silanxieuse". » (Gherasim Luca)

« Chacun, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans le royaume de la vérité réservé au génie, i seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre. » (Simone Weil)

« Il faut opérer une transmutation de l'accidentel, du subjectif et du mécanique. » (René Daumal)

« Lire, écrire, quand on ne se borne pas à réclamer un baume lénitif, c’est accepter de se désabriter, de s’exposer à une fission. C'est renoncer au rêve de cohésion et obtenir en contrepartie cette révélation : la puissance du verbe réside dans sa défaillance même : il est traître, il s'ingénie à ruiner les espérances. » (Linda Lê)

Et enfin, une citation étrangère à cet essai mais si proche dans l'esprit :

« C'est seulement par la connaissance des gouffres que l'on peut atteindre la vérité, et par l'exploration des marges et de la nuit que l'on peut atteindre au mythe. »

(Linda Lê - Extrait d'un Entretien avec Catherine Argand - Avril 1999)


Ouf ! Je vous invite donc à présent à plonger dans cette vertigineuse lecture !

Publié dans Livres

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Luciole 16/03/2011 12:59



Je ne connaissais même pas de nom... J'y ferai attention quand je la recroiserai au détour d'un rayon.


J'en profite pour caler une précision hors sujet (ou vaguement, à cause des citations). Quand j'ai demandé si vous aviez un recueil, j'entendais un recueil post-glanage, et non pas source ! Il
suffisait de lire les trois premières citations de votre présentation pour voir qu'elles ne venaient justement pas d'un ouvrage commun. Ce qui rendait l'existence d'une "compil" personnelle
probable...


C'est par ces compils là que je suis intéressée, pas par les citations communes à tous les sites de citations du world wild web. Bref ^^ J'en ai déjà inscrit quelques unes de plus dans Mon
recueil grâce à la lecture de ce blog et de vos messages.



sumo55 12/01/2010 22:48


Bon, ce blog n'était pas assez masqué, je tombe donc dessus....
J'ai, par ici, un bouquin de Linda (elle a du avoir un succés de librairie il y a quelques années) qui traîne tranquillement. Je ne sais pas quel rapport elle a avec la citation de calafete :
« La vocation des [écrivains] imprudents - qu'ils nous irritent ou nous bouleversent - est de réussir un impitoyable, mais salvateur travail de sape, pour nous forcer à émigrer de nous-mêmes. »
« Ecrire pour vaincre l'angoisse qui bafoue l'être dans sa dignité. »
(Louis Calaferte)Mais faudrait sûrement que j'ouvre son bouquin. En plus elle est vraiment foutue-mignonne. Je ne sais pas en quelle langue elle écrit. Le savez-vous ? (+0,04% ed
lecteurs ... smile ;-))


Kadjagoogoo 13/01/2010 00:05


Alors, pour (tenter) de te répondre (en te remerciant au préalable d'avoir lu - il faut soigner son public ! ), je dirais que, sans nul doute, Linda Lê se reconnait complétement dans cette confrérie des "écrivains imprudents" capables
d'irriter comme de bouleverser leur lectorat, elle qui recueille régulièrement les commentaires les plus partagés sur son oeuvre, achevant de convaincre les convaincus et attisant le mépris et la
froideur (l'indifférence) de ceux qui lui reprochent d'être glaciale (sa langue, trop distanciée et précieuse), justement. Bref, elle divise, et ce depuis toujours apparemment. D'ailleurs, cela
rend intéressante la lecture des commentaires sur ses ouvrages sur un site comme Amazon.fr, notamment, où chaucun y va de son avis ou de son préjugé (j'ai l'impression que ses détracteurs ne
prennent même plus la peine ni le soin éthique de la lire, ce qui est bien dommage pour le "débat"...).

Quant à la seconde citation de Calaferte, bah, j'imagine qu'elle doit encore s'y retrouver, et qu'elle n'est assurément pas la seule : voilà bien une implacable explication à l'avidité sacerdotale
d'écrire qui motive certains des plus grands auteurs... Au rangs desquels Lê ?... Le débat reste ouvert !(ici, ouais, sur Kadjactance, tant qu'à faire ! ).

Merci pour cette lecture commentée. En espérant que cette discussion et que mon enthousiasme t'inciteront à lire enfin ce livre qui, seul, saura t'aider à mieux juger Linda Lê (qui, pour te
répondre, maîtrise à ce point la langue française qu'elle s'exprime dans cet idiome, et ce avec une virtuosité affolante - j'allais dire pour une étrangère mais non : TOUT COURT )

Kadja