"Alice Kahn", de la quête identitaire au roleplay schizophrène

Publié le par Kadjagoogoo

klein-pauline-alice-kahn.jpgSophie Calle + Banksy + Valérie Mréjen = Alice Kahn, soit l'équation possible d'un (premier) roman astucieux et faussement candide de Pauline Klein, publié par les excellentes éditions Allia. On pourrait encore en donner les deux axes par cette double affirmation : Je est un autre, et l'art un serpent qui se dévore la queue !

 

Voici donc un roman plutôt original où l'auteure s'amuse à broder sur une idée lumineuse : une jeune femme excentrique (elle est dotée d'une imagination fertile et s'invente notamment cet alter ego exutoire qui donne son élégant titre-nom au roman) se prend au jeu qui lui tombe dessus quand un inconnu (photographe) l'aborde par erreur à la terrasse d'un café en lui demandant : "Anna ?". Pour pimenter son existence désoeuvrée et se donner les moyens d'une rencontre amoureuse, elle décide alors, à la faveur de ce providentiel quiproquo de devenir cette autre femme qui avait rendez-vous avec lui et dont il ignore manifestement quasiment tout...

 

Une fascinante quête identitaire débute alors (une autre, plutôt, qui vient préciser/compléter celle[s] qui occupait déjà la narratrice mythomane, en l'occurrence aussi opportuniste que velléitaire), que ne renierait sans doute pas l'artiste Sophie Calle ; ni même encore Valérie Mréjen (on est ici dans la même veine que son roman L'agrume [lui aussi chez Allia], avec une thématique analogue) à laquelle Klein semble ici emprunter son style distancié, presque clinique, dans sa description, du point de vue de la malicieuse "Anna/Alice", (Annalice !) d'une société de faux-semblants où la superficialité (notamment dans le monde de l'art, de son économie) s'érige en système.

 

Une lecture qui (me) laisse toutefois quelques réserves. Klein va ainsi très (trop ?) loin dans sa critique de l'absurdité d'un marché de l'art contemporain (qu'elle connaît bien, avoir bossé plusieurs années dans une galerie new-yorkaise) qui accorde arbitrairement de la valeur à des objets neutres (achetés peu avant dans une brocante, à prix modeste, donc) que le personnage, à la manière d'un Banksy (qui accroche, lui, ses oeuvres dans les plus prestigieux endroits, jusqu'à ce que la supercherie soit découverte. Il a ainsi été officieusement exposé à la Tate Gallery de Londres durant pas moins de deux semaines !) ,dissimule à l'intérieur des galeries d'art et autres musées dans l'optique de les inclure dans une collection/exposition et, dès lors, de leur accorder le statut d'oeuvre d'art - statut qui est donc ici critiqué, interrogé. Même si, avec l'exemple récent d'un Damien Hirst capable d'acheter lui-même (avec un consortium d'actionnaires) ses propres oeuvres à prix d'or, on peut être tenté de trouver la démonstration probante et légitime. Plutôt pertinent, donc, à l'ère des aberrantes bulles spéculatives menaçant d'abstraction une économie mondiale aussi affolante et déboussolée que complaisante.

 

Une bonne surprise-révélation de cette rentrée littéraire 2010.

 Pauline_Klein_Alice_Kahn.jpg

 

Pour l'anecdote, signalons que le nom de l'écrivaine  fait idéalement le lien avec Monsieur Klein, un film kafkaïen de Joseph Losey, dans lequel le personnage éponyme incarné par Alain Delon, également versé dans l'art (et plus précisément son commerce), faisait justement les frais d'une similaire méprise identitaire, fatidique, celle-là... Jolie coïncidence (on dit aussi "hasard objectif")

 

Alice Kahn, de Pauline Klein, chez Allia, 2010.

 

 

Publié dans Livres

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