Erri De Luca, né à Naples en 1950, a connu un parcours des plus
atypiques : il a été maçon, travailleur agricole, et ouvrier dans des usines. Très engagé politiquement (il milita ainsi dans le mouvement d’extrême gauche des années 70 Lotta Continua),
il a aussi été militant humanitaire - notamment durant la guerre en ex-Yougoslavie.
Ce lecteur assidu de la Bible (qu'il a traduit de l'hébreu) est un familier des langues anciennes (grec, latin, araméen), ainsi que du yiddish - toutes apprises en autodidacte ; c'est également un alpiniste passionné et émérite qui vit aujourd'hui du « métier d’écrire », retiré dans la campagne romaine. Une retraite qui lui sied bien - lui si discret et peu mondain -, d'où il produit une oeuvre profondément autobiographique, en dépit d'une critique italienne qui n'a pas toujours été bienveillante à son endroit.
Son premier livre, Une fois, un jour, a été publié en 1989. En 2002, Erri De Luca a reçu le Prix Femina étranger pour Montedidio.
Voici la fidèle retranscription - par mes soins, à partir du DVD
- d'un extrait éclairant d'une interview accordée
en 2001 par l'auteur italien à l'occasion du film-portrait A mi-mots de Robert Bober (disponible chez MK2).
« Je m'adresse aux gens avec plus d'aisance à travers un livre. Ce mode d'expression est bien plus facile, pour moi. Par exemple, j'écris de nombreuses lettres. Je cherche à conserver... ce recul, la distance du papier. Grâce à cet éloignement, je parviens à être plus sincère ; je suis aussi plus détaché.
Les histoires de mon père et de ma mère, mes relations avec eux, les choses les plus fortes que nous avons partagées ont été vécues par écrit ou à distance - mais jamais en face.
Les livres offrent une compensation à cette proximité impossible, ainsi qu'à l'absence de spontanéité que nous vivons.
Entre les personnes qui ont une forte relation affective, il faut parfois modérer, il faut conserver une marge d'incompréhension en agissant comme une sorte de tampon pour ménager les sentiments.
Alors qu'avec l'écriture, un peu d'attention et d'imagination...
Dans le livre "Une fois, un jour", sur l'histoire de ma mère, j'imagine posséder une photo d'elle, jeune. Moi, je suis vieux et ma mère est jeune.
Grâce à l'inversion de nos âges, on parvient à combler cette distance entre nous. On enjambe cette intervalle et on se parle, on tire quelques conclusions, et on réussit à se comprendre. On dépasse cette incompréhension qui a pourtant préservé toute notre affection ; parce que les sentiments se protègent avec une bonne dose d'incompréhension.
En amour, aussi, se comprendre c'est... Si on arrive à se comprendre, en amour, c'est que l'étoffe qui nous protégeait s'est déchirée. Se comprendre, c'est inutile.
[...]
L'incompréhension est précieuse pour l'affection et pour les échanges. Expliquer l'incompréhension la détruit ; c'est pourquoi se comprendre est inutile.
Préserver l'incompréhension, c'est bien plus précieux. »
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