La stratégie du recoupement par l'iconoclaste Pierre Bayard

Publié le par Kadjagoogoo

CPDLNL.jpgUn pavé dans la mare que cet audacieux essai, savoureusement (im)pertinent et décomplexant, qui fait la démonstration étayée qu’une activité de lecture trop rigoureuse rogne notre potentiel créatif. Il ne s'agit pas là d'une fallacieuse justification de l’inculture via quelque raisonnement fumiste, ni d'une quelconque apologie de la cuistrerie ; l’auteur invoque plutôt, en guise d'amorce argumentative à cette surprenante démonstration, le déplorable oubli de soi auquel oblige inévitablement une lecture passive, celle-la même qui prive le lecteur consciencieux et docile d’un véritable travail de création autobiographique, privilège du lecteur sélectif et parcimonieux, voire dans l’absolu (et l'idéal) du non-lecteur méthodique et désinhibé qui saura appréhender globalement l’inextricable canevas de la culture littéraire, cette « bibliothèque collective » mouvante, auquel on peut judicieusement substituer la métaphore du système nerveux, dont les synapses seraient ici les élans compensatoires permis exclusivement par une connaissance lacunaire et une écoute de soi attentive.
Ou comment le livre, cet « objet hallucinatoire fugace », ne devrait jamais cesser d’être un prétexte à l’introspection, ce moyen inestimable d’accéder à un autre livre, notre livre intérieur, cette matrice plus ou moins consciente de notre esprit qui se dérobe le plus souvent à notre perception.

Sans qu'il s'agisse strictement d'une méthode (notez bien le "?" dans le titre !), voici donc un précieux livre-outil qui décortique brillamment un phénomène somme toute archi-courant mais pourtant méconnu et mésestimé ; et qui, sans y prétendre d'ailleurs, vous donne en outre les clés pour faire de tous les autres livres ceux dont vous êtes le héros ; un héros ouvert à toutes les virtualités d’une œuvre et libéré de la tyrannie de l’illusoire savoir exhaustif, cette grande hypocrisie systématiquement entretenue.

Le livre ultime ?... En tout cas, un légitime et salutaire plaidoyer pour une culture parcellaire.

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on a pas lus ? (Les Editions De Minuit, 2007)

Publié dans Livres

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Valérie 16/11/2009 19:01


J'avais espéré que ce livre me donne des tuyaux très précis pour devenir incollable sur la bibliothèque collective.  
Il propose plutôt, mais c'est mon ressenti, des généralités sur les différents aspects de la non lecture (livres oubliés, jamais lus, dont on
a entendu parler...).
Quand même, ça déculpabilise pas mal, car j'ai constamment la frustration, quand je parle avec qqun d'un livre que j'ai lu et malheureusement oublié, de n'en avoir pas retenu grand-chose ! En ce
qui me concerne, c'est presque toujours la fin que j'oublie, pas forcément la trame (ce qui fait de moi, en passant, un excellent public aux histoires drôles puisqu'on peut me raconter plusieurs
fois la même blague, j'oublie toujours la chute. Toutefois, j'en suis arrivée à la conclusion que j'étais une bienheureuse, car j'avais davantage l'occasion que certains de rigoler puisque je
réitère plusieurs fois, là où d'autres sont blasés dès la 2ème...).
Des grands comme Montaigne étaient dans ce cas (de manière bien plus dramatique, puisqu'il oubliait même parfois qu'il était l'auteur de certains textes...), ça ne les a pas empêchés d'être de
grands hommes.

Là encore où Pierre Bayard me déculpabilise (et où inversement la société me culpabilise), c'est à propos des livres que j'aurais dû lire et
que je n'ai pas encore lus (malgré mon grand âge...), moi pourtant qui lis beaucoup. Plutôt que d'essayer de se dépêtrer à faire croire à l'autre qu'on a lu le livre, il nous invite simplement à
reconnaître (et surtout à assumer) qu'on n'a pas lu ce livre-là, mais finalement qu'on en a peut-être lu plein d'autres, et que ne pas avoir lu un livre ne nous interdit pas d'avoir un avis sur
celui-ci (par différentes techniques qu'il expose) ! En passant, j'adore le jeu consistant à lister les livres qu'on n'a pas lus (et que le plus grand nombre est supposé avoir lus) pour marquer le
maximum de points (plus le nombre de participants à avoir lu le livre est grand, plus le non lecteur marque de points). Ce qui est risible, c'est qu'avouer ne pas avoir lu un énorme classique
paraît impossible à l'assemblée (gageons qu'il y a des menteurs dans cette assemblée...).

D'une manière générale, on en conclut que c'est un art d'être capable de parler de livres que l'on n'a pas lus (cf. la partie relative aux critiques littéraires, jugés presque supérieurs à ceux qui
écrivent, compte tenu de la difficulté de l'exercice). Le discours de Paul Valery en hommage à Bergson (qualifié en partie de "langue de bois" par Bayard...) témoigne de la possibilité de parler de
qqun en évinçant purement et simplement (sous des prétextes qui se tiennent) la production littéraire et le travail de l'auteur.

J'en arrive à la conclusion (contrairement à mon souhait de départ, cf. plus haut) que tout ce que Bayard a réussi à faire, à l'inverse de me
donner envie de parler de livres que je n'ai pas lus, c'est de les lire justement. De toute manière, tout dépend de l'objectif que l'on recherche en lisant : est-ce la destination ou le voyage qui
m'intéresse ? En ce qui me concerne, ce n'est pas une fin en soi d'en parler (même si j'aime à partager avec d'autres), ce que je recherche, pour un roman par exemple, c'est le voyage que je vis à
travers l'histoire que me raconte l'auteur.
Alors simplement, pour le respect du travail de l'auteur, j'ai envie de passer le temps qu'il faut, quitte à lire moins faute de temps.

La question que je me pose, c'est...pendant combien de temps vais-je me souvenir de ce que j'ai lu dans ce livre, et même si je l'ai lu un
jour...


dasola 29/02/2008 20:46

Je l'ai lu et j'en ai fait un billet. C'est très difficile d'écrire un résumé. Ce livre donne envie de lire certains livres cités comme celui de Soseki. L'ouvrage de Bayard est érudit et pas forcément facile à lire.

Kadjagoogoo 01/03/2008 00:32

Bonsoir Dasola,Je vous souhaite la bienvenue sur ce blog, et je me félicite que votre intérêt pour l'audacieux ouvrage de Philippe Bayard vous ait fait cheminer jusqu'ici. Un livre ambitieux et érudit, en effet, qui suscite bien des envies de lecture, comme pour contredire son titre provocateur !Au plaisir de vous lire,Amicalement.Kadja